2017 - THE ENDLESS

de Aaron Moorhead et Justin Benson (USA)
Avec Aaron Moorhead, Justin Benson, Leal Naim, Thomas R. Burke, David Clarke Lawson Jr

Depuis leurs débuts communs derrière la caméra, Aaron Moorhead et Justin Benson se sont révélés être deux cinéastes à suivre de très près. Rares exemples de réalisateurs ayant parfaitement réussi le mariage du cinéma indépendant à petit budget et du film de genre à mi-chemin entre l’horreur et la science-fiction, les duettistes sont en train de bâtir une filmographie passionnante. Leur premier long-métrage, Résolution, transformait une situation absurde et comique en huis-clos terrifiant. Après cette première réussite, ils enchaînaient sur Spring, une romance pleine de fraîcheur et de spontanéité basculant progressivement dans un fantastique pur imprégné des écrits de H.P. Lovecraft. 

Avec The Endless, ils continuent de creuser ce sillon singulier. Le film s’intéresse à deux frères sans le sou recevant un jour une cassette vidéo qui émane visiblement de la secte où ils ont grandi et d’où ils se sont enfuis pour échapper à un suicide collectif. Or apparemment celui-ci n’a jamais eu lieu. Pleins de doutes, regrettant presque cette vie passée qui leur semblait plus harmonieuse que celle qu’ils connaissent actuellement, faite d’expédients et de petits boulots, ils décident de revenir sur place le temps d’une journée. Lorsqu’ils retrouvent la secte qui les avait jadis accueillis, rien ne semble avoir changé, du moins en apparence… 

Avec un budget toujours aussi anémique, Aaron Moorhead et Justin Benson réalisent des miracles en occupant quasiment tous les postes clés eux-mêmes, devant et derrière la caméra. The Endless est un film ambitieux, sensible, surprenant, parfois spectaculaire, gorgé d’idées de mise en scène étonnantes, et révélant sans la montrer totalement la présence d’une entité monstrueuse toute-puissante. « Notre film traite de l’inconnu et de l’acceptation de choses impalpables », explique Aaron Moorhead. « Or si vous voyez la créature, elle ne vous est plus inconnue. Elle a un corps et devient tangible. Même si vous faites appel aux meilleurs designers et aux meilleurs créateurs d’effets spéciaux, vous perdez cet aspect crucial du récit : le monstre est effrayant parce que sa nature exacte nous est inconnue. » (1)

Le thème de la boucle temporelle s’installe dans le scénario jusqu’au vertige et – fait suffisamment rare pour être noté – échappe à toute redite au regard des nombreux films ayant par le passé abordé un thème similaire. « Nous nous sommes beaucoup questionnés sur la place de l’humain dans l’univers, et le fruit de ces interrogations a nourri l’écriture du scénario », explique Justin Benson. « Nous avons alimenté cette notion de boucle temporelle en essayant de gommer toutes les incohérences. » (2) Etonnamment, The Endless se révèle en cours de route être une sorte de crossover de Resolution, les deux films se rencontrant le temps d’une séquence déstabilisante qui sera malgré tout parfaitement compréhensible pour ceux qui ne connaissent pas le premier long-métrage de Moorhread et Benson. Au-delà de sa mécanique science-fictionnelle, The Endless s’attache à brosser une relation fraternelle fragile et touchante, portée par le jeu subtil et tout en retenue de deux réalisateurs aux talents décidément multiples.

(1) et (2) Propos recueillis par votre serviteur en septembre 2017

© Gilles Penso
Thema: Sorcellerie et démons, VOYAGES DANS LE TEMPS

2018 - BLACK PANTHER

de Ryan Coogler (USA)
Avec Chadwick Boseman, Michael B. Jordan, Lupita Nyong’o, Martin Freeman, Angela Bassett, Forest Whitaker, Andy Serkis

Comment l’homme qui a réalisé Creed a-t-il été capable de commettre Black Panther ? Toute la finesse, la beauté, l’emphase opératique, le lyrisme et la profondeur qui seyaient si bien au septième opus de la saga Rocky se sont ici complètement évaporés. Dès les premières minutes, les problèmes majeurs du film sautent aux yeux : une direction artistique épouvantable (Jack Kirby doit sans doute faire des triples saltos dans sa tombe), un postulat scénaristique réduit à sa plus simple expression et une totale absence d’ambition du côté de la mise en scène. 

Ryan Coogler aurait-il été à ce point bridé par son tout-puissant producteur Kevin Feige ? C’est probable. Il est en tout cas difficile de ne pas ressentir un malaise durable face à cette vision incroyablement naïve d’une Afrique de carte postale digne de “Tintin au Congo“ dans laquelle se serait érigée une sorte d’oasis rétro-futuriste aussi peu convaincante que l’Asgard de Thor. Dans ce décor improbable, les vaisseaux spatiaux à la Buck Rogers survolent des rhinocéros numériques, les costumes des autochtones alternent boubous traditionnels et panoplies en plastique brillant, et l’intégralité du casting joue avec un accent africain embarrassant (la palme revenant en ce domaine à Forrest Whitaker, qui tient sans doute ici son pire rôle ex-aequo avec celui de Battlefield Earth). 

Les séquences d’action sont au diapason. Souvent illisibles, les poursuites et les combats émaillant le film ont une fâcheuse tendance à confondre vitesse et rythme et abusent surtout d’images de synthèse pour remplacer les belligérants ou les véhicules. De fait, les cascades automobiles dans les rues coréennes frôlent bien souvent la caricature (lorsque Black Panther surplombe une voiture couchée sur le côté qui fonce sur l’asphalte, on se croirait presque dans Kung Fury !) et le duel final au-dessus du vide ressemble à une animatique qui n’aurait pas été finalisée… Même le talentueux compositeur Ludwig Goransson abandonne toute tentative de subtilité, saturant sa bande originale orchestrale de percussions africaines et optant pour une rythmique rap dès que le « bad guy » entre en scène. Black Panther aurait pu jouer avec les codes du cinéma de Blaxploitation des années 70, dont il semble vouloir reprendre le principe, mais il ne sait finalement pas sur quel pied danser, n’assumant pas vraiment son statut de film de super-héros mais ne cherchant pas non plus à transcender le genre. 

Voilà donc un étrange objet filmique qui se pare malgré tout d’excellents acteurs – son seul véritable point fort – notamment le très charismatique Chadwick Boseman dans le rôle-titre, l’impressionnant Michael B. Jordan en antagoniste moins manichéen qu’on aurait pu l’imaginer, la splendide Angela Bassett sous les traits vénérables de la mère du héros, le savoureux Martin Freeman (notre Hobbit favori) en ancien militaire qui se rallie à la cause des habitants de Wakanda ou encore cette bonne vieille trogne de Andy Serkis qui occupe l’espace (pour une fois non virtuel) avec beaucoup d’aisance sous la défroque du maléfique Ulysses Klaue. Dommage que cette distribution de premier choix n’ait pas grand-chose à défendre et que le discours politique (« les fous construisent des barricades, les sages bâtissent des ponts ») ne s’amorce timidement qu’après le générique de fin.

© Gilles Penso
Thema: SUPER-HEROS

2006 - JEAN-PHILIPPE

de Laurent Tuel (France)
Avec Fabrice Luchini, Johnny Hallyday, Caroline Cellier, Jackie Berroyer, Guilaine Rondez, Antoine Duléry, Elodie Bollée

Jean-Philippe est typiquement le film qui s’est monté financièrement grâce à son pitch et son casting. Pourtant, avant de rédiger son scénario définitif, Christophe Turpin est passé par maintes variantes. Plus porté sur la science-fiction que sur la variété française, l’auteur envisageait ainsi dans un premier temps un récit dans lequel un fan de Steven Spielberg se retrouvait un jour dans un monde où E.T. n’existait pas et se mettait en tête de refaire le film lui-même. Mais le choix de remplacer l’univers du cinéma par celui de la musique s’avère judicieux, car finalement plus universel. D’où l’idée d’utiliser Johnny Hallyday, icône unique en son genre qui franchit aisément les générations et les barrières culturelles. 

Quand il eut vent du projet, le chanteur déclina d’abord l’offre, soucieux de ne jouer que dans des films éloignés de son activité musicale. Mais l’aspect résolument original du film le séduisit finalement, et c’est même lui qui s’efforça de convaincre Fabrice Luchini de lui donner la réplique. Héros de Jean-Philippe, Fabrice est un cadre moyen, fan inconditionnel de Johnny dont il a presque édifié un temple dans son appartement, sous l’œil désabusé de son épouse et de sa fille. Mais un matin, après une grosse cuite, notre homme s’éveille dans un univers parallèle dans lequel Hallyday n’a jamais existé. Désemparé, perdant goût à la vie, Fabrice décide de retrouver la trace de son idole sous son nom véritable, Jean-Philippe Smet, mais lorsqu’il tombe enfin sur lui, c’est pour découvrir un patron de bowling. 

Cet homme simple, qui n’a rien à voir avec une star du rock’n roll, avait pourtant caressé dans sa jeunesse le projet de devenir chanteur. Mais un accident de scooter l’empêcha de se rendre à une audition, et c’est son concurrent Chris Summer qui le remplaça, devenant bientôt le plus grand chanteur populaire du pays. Bien décidé à modifier le destin de Jean-Philippe dans cette dimension parallèle pour qu’il devienne la légende vivante qu’il aurait toujours dû être, Fabrice se met en tête de le coacher. Son objectif immédiat : lui permettre d’être sélectionné au casting de l’émission « La Nouvelle Idole » pour chanter avec Chris Summer pendant son concert au Stade de France et montrer au public l’immensité de son talent. Mais Jean-Philippe va-t-il réussir à devenir en quelques mois ce que Johnny Hallyday a mis quarante ans à construire ? 

Le postulat de départ est très fort et soulève d’intéressantes questions sur les caprices du destin et sur l’entrecroisement des dimensions, d’où un clin d’œil à Retour vers le Futur assuré par Jackie Berroyer dans le rôle d’un professeur de physique. Mais bien vite, Jean-Philippe peine à développer une intrigue originale à la hauteur de son concept. Le récit emprunte donc des voies bien balisées, reprenant dans les grandes lignes la structure de Podium avec lequel il présente de nombreuses similitudes et auquel il rend un petit hommage savoureux. Preuve de l’incapacité de Christophe Turpin à dépasser son idée initiale, la chute finale s’avère bien fade, malgré une évidente volonté d’exploiter la thématique des destins multiples jusqu’au bout. Fort heureusement, les comédiens portent une grande partie du film sur leurs épaules, avec un enthousiasme et une bonne humeur très communicatifs.

© Gilles Penso
Thema: Mondes parallèles

DANS LES BACS !

Attention aux portefeuilles, les rayons DVD/Blu-Rays se remplissent de choses bien appétissantes ces jours-ci. Petit panorama non exhaustif :



Les Diaboliques
Le chef d'œuvre d'Henri-George Clouzot débarque dans une splendide édition Digibook Collector Blu-ray + DVD + Livret. Indispensable ! Incontournable ! Paul Meurisse meurt et ressuscite. Vera Clouzot est au bord de la syncope. Simone Signoret cache bien son jeu. Mille fois imité, jamais égalé, le thriller horrifique de Clouzot se bonifie avec le temps et ne cesse de malmener ses spectateurs jusqu'à son terrible dénouement.



Le Salaire de la Peur
Clouzot est aussi à l'honneur avec son autre chef d'œuvre, serti dans une édition tout aussi luxueuse. Le film qui a inspiré le fameux Sorcerer de William Friedkin continue de jouer avec nos nerfs et à donner des leçons de suspense à tous les apprentis cinéastes. Yves Montand et Charles Vanel y sont tout simplement parfaits.


Blade Runner
L'œuvre matricielle de Ridley Scott nous revient dans une édition collector célébrant en beauté le trente-cinquième anniversaire du film. Un Blu-Ray HD + un Blu-Ray en 4K, quatre disques bourrés de bonus, un livret… Difficile de résister.



Phantasm
L'intégrale de la saga de Don Coscarelli sertie dans un superbe coffret, ça vous tente ? Cinq films de terreur surréaliste avec des boules volantes perceuses de crâne, des entités maléfiques et un croque-mort iconique. Les fans de la première heure apprécieront…



Wonder Woman
Petit coup de cœur pour le film de Patty Jenkins, première vraie réussite du cinématique universe DC depuis la désertion de Christopher Nolan derrière la caméra. Gal Gadot  et Chris Pine sont irrésistible, la romance est touchante, les séquences de combat décoiffent. Bref, même pour les amoureux de Lynda Carter (autrement dit la majorité des habitants de la planète), ce nouveau souffle fait du bien !



Le Complexe de Frankenstein
Et puis puisqu'on n'est jamais mieux servi que par soi-même, comment ne pas vous recommander cette déclaration d'amour aux créateurs de monstres du cinéma fantastique, concoctée avec minutie par Alexandre Poncet et par votre serviteur ? Et quelle joie de voir son propre film aussi bien servi par l'éditeur Carlotta Films qui, fidèle à ses habitudes, a soigné chaque détail de cette magnifique édition double DVD/Blu-Ray.

A suivre…

1984 - FRANKENSTEIN 90

de Alain Jessua (France)
Avec Eddy Mitchell, Jean Rochefort, Fiona Gélin, Herma Vos, Ged Marlon, Anna Gaylor, Serge Marquand, Dirk Altevogt

Alain Jessua a toujours flirté de près ou de loin avec le fantastique et la science-fiction, comme en témoignent Traitement de Choc, Les Chiens ou Paradis pour Tous. Le voir s’investir dans une relecture du thème de Frankenstein procédait donc presque d’une continuité logique. Mais le réalisateur a pris le parti du pastiche, et depuis Mel Brooks la barre a été placé particulièrement haut. Comme on pouvait le craindre, Frankenstein 90 n’atteint pas vraiment ses objectifs, malgré quelques choix artistiques judicieux et surtout un casting franchement séduisant. 

Le docteur Victor Frankenstein (Jean Rochefort !) fabrique une créature d'autant plus perfectionnée qu'il a inséré dans son cerveau un microprocesseur. Mais hélas, bien qu'assez sexy, le nouveau monstre (Eddy Mitchell !!) ne peut s'empêcher de tuer quelques personnes par-ci, par-là. Pour éviter des ennuis à son maître, il prend la fuite, bientôt rejoint par Elizabeth (Fiona Gélin), la propre fiancée et assistante du professeur Frankenstein, qui n'a pu résister à l'attrait irrésistible de l'étrange créature, ayant troqué les bottes orthopédiques et la bure élimée de Boris Karloff contre un jean et un sweat shirt plus adaptés au look du sympathique rocker français. Afin d'assouvir la sexualité délirante du monstre, le professeur construit alors une femelle… dont il tombe lui-même éperdument amoureux. 

Le titre du film, qui anticipe légèrement sur les années 90, évoque celui de Frankenstein 70 réalisé en 1958. Cette similitude dans les appellations n'est pas tout à fait innocente, dans la mesure où les deux films mâtinent le thème du docteur Frankenstein d'un peu de science-fiction futuriste, l'énergie atomique du premier film ayant ici cédé le pas aux circuits intégrés électroniques. Cela dit, la ressemblance avec la série B horrifique d’Howard Koch s'arrête là. Malgré ses affinités manifestes avec le genre fantastique, Alain Jessua tourne ne l'aborde ici que timidement, maladroitement, sans conviction apparente. Et la qualité de Frankenstein 90 s'en ressent. Contrairement au magistral Frankenstein Junior de Mel Brooks, cette comédie pataude ne rend pas un hommage parodique au mythe mais le détourne simplement pour accumuler des gags et des quiproquos vaudevillesques. 

Pourtant, l'idée d'Eddy Mitchell en monstre et du brillant Jean Rochefort en baron Frankenstein était réjouissante, et les maquillages de Reiko Kruk et Dominique Colladant (qui avaient donné à Klaus Kinski la tête de Max Schreck dans Nosferatu Fantôme de la Nuit) sont très réussis, presque trop par rapport au niveau général du film. Ils nous gratifient d'un Eddy-Franck subtilement balafré, d'un ancêtre du monstre aux allures karloffiennes, et d'androïdes au front démesuré qui se liquéfient de fort impressionnante manière. « La prothèse est toujours préférable au masque entier », nous explique Reiko Kruk à propos du maquillage de Mitchell. « Car sous le masque, le jeu du comédien s’efface complètement. La prothèse, au contraire, permet de mêler la présence de l’acteur avec une force venue d’ailleurs » (1). L'affiche du film cultivait la célèbre confusion entre le monstre et son créateur, annonçant Jean Rochefort dans le rôle de « Victor » et Eddy Mitchell dans celui de « Frankenstein ».

(1) Propos recueillis par votre serviteur.

© Gilles Penso
Thema: FRANKENSTEIN

2017 - COLOSSAL

de Nacho Vigalondo (USA)
avec Anne Hathaway; Jason Sudeikis, Dan Stevens, Austin Stowell, Tim Blake Nelson, Hannah Cheramy, Nathan Ellison

A  tout juste 40 ans, l'espagnol Nacho Vigalondo est devenu un spécialiste es scénarii « high concept » qu'il écrit et met en scène : la boucle temporelle cruelle de Timecrimes, le chassé-croisé amoureux sur fond d'invasion alien dans Extratrerrestre, le thriller 2.0 via webcam avec Open Windows, autant de tentatives (plus ou moins réussies) de renouveler des genres balisés. Colossal ne déroge pas à la règle, proposant la collision improbable entre la comédie romantique la plus américaine et la science-fiction à l'asiatique. L'introduction voit Anne Hathaway plonger dans la dépression, plaquée par son petit ami (Dan Stevens, vu notamment dans l'excellent The Guest) qui ne supporte plus l'alcoolisme mondain avancé de la belle et son laxisme absolu. L'éconduite décide de retourner panser ses plaies dans la maison familiale désertée, au fin fond d'une petite ville campagnarde. L'occasion de renouer avec un ami d'enfance perdu de vue (Jason Sudeikis) qui pourrait bien lui redonner foi en la vie...

Ce point de départ des plus classiques est traité avec rigueur et humour, dans une atmosphère automnale du plus bel effet, jouant à fond du charme de ses protagonistes. Vigalondo sème sans attendre le trouble dans ce tableau pittoresque, un monstre mystérieux se livrant soudain à des attaques répétées sur Séoul. Ceux qui auront eu la chance de ne pas tomber sur les trailers du film apprécieront les indices progressifs menant à une révélation (rapide) totalement inattendue : les exactions de cet effrayant géant sont intimement liées aux émotions de l'héroïne. L'idée d'enchevêtrer désordres psychologiques à échelle humaine et destructions massives titanesques aux enjeux planétaires se révèle fort pertinente et décalée dans la première partie du film, le réalisateur prenant un malin plaisir à faire voler en éclats les clichés habituels à la Bridget Jones : Hathaway couche sans ambages avec un jeune autochtone azimuté, son ex s'avère être imbuvable, et l'amour de jeunesse potentiel dévoile une personnalité incontrôlable et perverse. Personnalité qui devient subtilement le pivot de l'histoire, Sudeikis muant de gendre idéal à bourreau culpabilisateur qui influe de plus en plus dangereusement sur le cours des événements. La théorie du battement d'ailes du papillon poussée à son extrémité, la vie de milliers de gens à l'autre bout de la planète se joue dans un jardin d'enfants entre deux adultes en pleine séance de psychanalyse tordue. 

Son trépidant postulat bien installé et l'empathie du spectateur acquise, Vigalondo pourrait élever son métrage d'un cran en analysant en profondeur les traumatismes de ses personnages, critiquer l'actualité en direct non-stop, la fuite en avant d'une génération de grands enfants en perdition qui se noient dans les mirages de l'alcool, ou les clivages d'une Amérique urbaine condescendante face à des ruraux envieux. Las, l'espagnol choisit des voies plus discutables et moins intellectuelles pour dénouer les fils de l'intrigue, sautant d'une variation grinçante des Nuits avec mon ennemi sauce Godzilla à une immaturité propre aux films de super-héros si chers à la production Hollywoodienne actuelle. Les réactions des antagonistes deviennent par trop exagérées et peu crédibles (la séquence des feux d'artifice dans le bar), l'explication très Incassable du phénomène tombe à plat, et le rythme jusque-là soutenu et riche en surprises sombre lentement dans la redite.

Cependant les craintes générées par ce décrochage fanboy s'estompent face à la puissance émotionnelle de l'épilogue, voyant Hathaway enfin prendre son destin en mains et retourner brillamment la situation. Ses fêlures élucidées, elle cesse d'être spectatrice de sa propre déchéance et de se complaire dans un égoïsme rassurant pour se préoccuper de son prochain, et régler du même coup ses comptes avec son passé. Cet instant tétanisant où la force du passage à l'âge adulte (et au renoncement douloureux à l'enfance) se traduit par une colère monstrueuse mais nécessaire, ce cri désespéré d'une femme obligée de mesurer des centaines de mètres pour être entendue et respectée par des hommes manipulateurs, avant de s'effondrer dans une amorce de confession déchirante quand elle recouvre ses esprits, tout ceci confère aux derniers instants de Colossal une âme précieuse et un cœur gros comme ça, qui font vite oublier les concessions jeunistes et les errances scénaristiques. En chaque être humain sommeillent un gamin apeuré et un colosse aux pieds d'argile, libre à chacun de trouver l'équilibre salvateur entre les deux qui mènera sur le chemin de la plénitude. 

Julien Cassarino

1966 - MATT HELM, AGENT TRES SPECIAL


(The Silencers)
de Phil Karlson (USA)
avec Dean Martin, Stella Stevens, Daliah Lavi, Victor Buono, Arthur O’Connell, Robert Webber, James Gregory, Nancy Kovacs

Lorsqu’Albert Broccoli décida d’adapter les romans de James Bond à l’écran, il proposa à son partenaire Irving Allen de se lancer dans l’aventure avec lui. Peu confiant dans l’avenir financier d’un tel projet, Allen déclina l’offre… et s’en mordit évidemment les doigts jusqu’aux coudes suite au succès inespéré dJames Bond contre Docteur No et ses séquelles. Pour essayer tant bien que mal de rattraper le coup, Allen acheta les droits des romans d’espionnage de David Hamilton qui narraient les exploits de Matt Helm, agent au service de l’organisation secrète ICE. Pour donner corps au héros, Allen opta pour Dean Martin, naturellement à l’aise dans le rôle du playboy décontracté. 

Du roman « The Silencers » dont il est censé s’inspirer, Matt Helm Agent Très Spécial ne conserve que quelques éléments disparates, et de l’univers réaliste créé par Hamilton, cette semi-parodie oublie quasiment tout, au grand dam des amateurs du romancier. Reconverti à la photographie de mode après ses bons et loyaux services pour le contre-espionnage de l’Oncle Sam, Matt Helm est recontacté par ses supérieurs à cause de la menace que représente le péril jaune personnalisé, autrement dit Tung-Tze (Victor Buono, sous un maquillage asiatique aussi peu convaincant que l’accent chinois qu’il utilise pour déclamer ses répliques). Chef de l’organisation Big-Zero, Ting-Tze a détourné un missile nucléaire et projette de l’envoyer sur le Nouveau-Mexique, à Alamogordo, afin de déclencher une troisième guerre mondiale. 

Généreusement empli de jolies filles court-vêtues, de gadgets absurdes, d’inoffensives poursuites automobiles et de gags sans finesse, Matt Helm Agent Très Spécial se contente de caricaturer ce qui fit le succès de la saga 007 (alors en plein essor suite au triomphe d’Opération Tonnerre) sans jamais chercher à en retranscrire la brutalité ou l’inventivité. Elmer Bernstein compose du coup une partition jazzy faisant écho à celles de John Barry, le chef décorateur Joe Wright peine à rivaliser avec la folie visuelle des créations de Ken Adam, et Dean Martin déambule dans le film d’un air désabusé, poussant régulièrement la chansonnette en voix-off pour rentabiliser ses talents de crooner. 

Cette imitation édulcorée de 007 se laisse aller à bon nombre d’allusions à James Bond contre Docteur No, notamment avec la présence de la jeune femme qui s’immisce chez Helm avec pour tout vêtement une de ses chemises (comme la mémorable Sylvia Trench interprétée par Eunice Gayson), mais aussi le super-vilain chinois incarné par un comédien caucasien et son repaire futuriste au cours duquel se déroule un climax modérément explosif. Les seules véritables réjouissances du film sont dues aux deux principales actrices féminines, la renversante Dahlia Lavi assurant le rôle de la co-équipière ambiguë et la délicieuse Stella Stevens celui de la touriste exagérément maladroite. Malgré ses faibles ambitions artistiques et l’excessive légèreté de son traitement, Matt Helm Agent Très Spécial remporta un franc succès – aidé bien évidemment par la vogue des films d’espionnage provoquée par Broccoli – et fut suivi par trois séquelles obéissant aux mêmes recettes.

© Gilles Penso