1990 - MISERY

de Rob Reiner (Etats-Unis)
Avec James Caan, Kathy Bates, Richard Farnsworth, Frances Sternhagen, Lauren Bacall, Graham Jarrvis, Jerry Potter
 
Voltaire a écrit : « En tous temps, en tous lieux, le public est injuste ». Du moment que l'on donne son œuvre en pâture au public, on doit se tenir prêt à subir tous les excès, et accepter le fait étrange mais logique que le fruit de notre imagination ne nous appartient plus. La frontière entre fan et fanatique se fait souvent ténue, au grand dam des artistes. Stephen King en a fait la douloureuse expérience, et préfère de loin la tranquillité. La trame de Misery propose une pertinente réflexion sur l'appropriation d'un auteur par son public : Paul Sheldon (James Caan), grand écrivain de romans à l'eau de rose, subit un grave accident de voiture et se retrouve convalescent chez sa « plus fervente admiratrice », Annie Wilkes (Kathy Bates), qui est également infirmière.
 
La situation vire rapidement au cauchemar quand Annie se rend compte que son idole a décidé de « tuer » son héroïne préférée, Misery Chastain, dans son prochain manuscrit. Dès lors, Paul passe du statut de figure emblématique à celui de souffre-douleur, se voyant contraint et forcé de ressusciter le personnage et d'écrire un tout nouveau roman... Un sujet de cette trempe offre nombre de possibilités pour un réalisateur. Cependant, adapter le King équivaudrait plutôt à un cadeau empoisonné. Le matériau d'origine étant souvent très évocateur et très dense, celui qui s'attaque au défrichage de la prose du  Maître s'expose à une comparaison risquée (comparaison souvent faite par l'intéressé lui-même, pas très tendre avec les metteurs en scène). Dans le cas qui nous occupe, le choix de Rob Reiner s'apparente à un juste milieu idéal. L'homme est capable de réussir des comédies cultes et très fédératrices (Princess Bride, Quand Harry rencontre Sally) mais aussi de s'attaquer à des sujets plus graves avec une réelle sensibilité (Stand by me, sa première rencontre avec King, qui adore le film).
 
L'ambivalence est donc de mise : la charge à l'encontre du lectorat « populaire » se veut satirique et acide, mais le portrait de l'écrivain n'est pas plus flatteur, les déviances d'Annie étant tout autant brocardées que la suffisance et le cynisme de Paul. Reiner se plaît à restituer toute la cruauté du roman (mis à part une scène de meurtre à la tondeuse coupée au montage par peur du comique involontaire), alternant séquences au suspense insoutenable, rebondissements brutaux et effrayants, dialogues vifs et acerbes écrits au cordeau (servis par un couple Caan/Bates en état de grâce), et pointes d'humour salvatrices (le personnage du vieux policier roublard, absent du livre). Outre sa réflexion sur les dangers de la célébrité et l'abandon total du fan/fanatique jusqu'à la perte de soi, le film est avant tout une joute psychologique, verbale et physique entre les deux protagonistes principaux. Annie souffle le chaud et le froid, imprévisible, tantôt dévouée et enfantine puis dragon à la force herculéenne (trait important du roman bien retranscrit à l'écran), tantôt amoureuse éperdue de bonheur se muant en dépressive suicidaire et meurtrière.
 
Kathy Bates (qui y gagna un Oscar et un Golden Globe amplement mérités) donne vie au personnage avec finesse, passant d'une émotion à une autre en un battement de cil. Caan n'est pas en reste dans un rôle très physique, provoquant facilement l'empathie et l'identification chez le spectateur. La relation amour/haine, dominant/dominé qui s'installe donne lieu à des scènes d'anthologie où les positions établies se voient subitement renversées et les spéculations du spectateur constamment déjouées. Et même si le final cède un tant soit peu au grand-guignol, justifié par l'ardente envie du public de voir souffrir la tortionnaire, le film résiste brillamment à l'épreuve du temps. Thriller captivant, fine étude de mœurs et mise en abîme cathartique pour son auteur star, Misery trône fièrement sur le podium des meilleures adaptations du King.
 
© Julien Cassarino
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