2016 - DOCTEUR STRANGE

(Doctor Strange)
de Scott Derrickson (USA)
avec Benedict Cumberbatch, Chiwetel Ejiofor, Tilda Swinton, Benedict Wong, Mads Mikkelsen, Rachel McAdams

Parvenir à réaliser un film qui sorte du lot et à imposer son propre style s’avère de plus en plus difficile au sein de l’univers ultra-codifié de la franchise Marvel. Les mémos de production et les passages obligatoires sont tellement légion que l’éclosion d’une quelconque personnalité en pareil contexte tient presque du miracle. De Scott Derrickson, nous ne savions pas trop quoi attendre. Cinéaste très inégal (il sut nous terrifier avec L'Exorcisme d'Emily Rose et nous affliger avec son Jour où la Terre s'Arrêta), quelle pierre pouvait-il apporter au gigantesque édifice des Avengers ? Un petit caillou bien dérisoire, en vérité.

Noyé dans la masse des épisodes disparates de cette saga protéiforme, Docteur Strange emprunte en effet des chemins tellement balisés que le sentiment de déjà vu nous étreint de la première à la dernière minute. Ce personnage arrogant et imbu de lui-même, qu’un accident va obliger à découvrir l’humilité et le don de soi pour mieux « ressusciter » sous les atours d’un super-héros opposé aux forces du mal, suit pas à pas le parcours de Tony Stark dont il reprend bien des attributs (l’égocentrisme, la belle maison, les voitures de sport, les « punchlines » pince sans rire, et même le bouc savamment taillé). A ce titre, le choix de Benedict Cumberbatch est quelque peu surprenant. Pourquoi demander à cet excellent comédien, parfait dans le registre ténébreux et sophistiqué, de singer les facéties de Robert Downey Jr ? D’autant que son ancêtre dessiné, conçu en 1963 par Stan Lee et Steve Ditko, prêtait peu à rire. C’est du contraste fort entre son sérieux imperturbable et le second degré de ses comparses costumés (Spider-Man entre autres) que naissait l’humour, et non de sa propre autodérision.

L’apprentissage mystique du personnage, quant à lui, prend les allures d’un édifiant catalogue de clichés : le disciple cynique et incrédule, le maître vénérable qui décèle en lui un don spécial, l’ancien apprenti qui s’est retourné contre son mentor, le héros qui n’est pas encore prêt mais deviendra l’élu seul capable de sauver le monde… Même du côté des combats, l’innovation n’a pas cours. Certes, ces affrontements spectaculaires au milieu de cités qui n’en finissent plus de se reconstruire et de réagencer leur architecture nous offrent quelques moments épiques. Mais ils se contentent la plupart du temps de recycler les idées visuelles de Inception et Dark City.

Un tel conformisme est d’autant plus regrettable que le personnage du Docteur Strange et sa pratique des arts mystiques auraient permis à l’univers cinématique Marvel de s’offrir un véritable grain de folie, de transporter ses spectateurs à mille lieues des sentiers battus, au cœur d’univers parallèles peuplés d’entités surnaturelles autorisant tous les excès. Mais Scott Derrickson n’est pas James Gunn et son film reste désespérément sage et convenu, loin des fulgurances psychédéliques qu’on aurait pu espérer. Sans surprise, l’épilogue s’ouvre sur une intégration du héros dans l’équipe des Avengers et la naissance d’un nouveau vilain, comme si ce Docteur Strange n’avait finalement d’autre réelle fonction que celle d’un pilote de série TV annonçant la suite du programme.

© Gilles Penso
Thema: SUPER-HÉROS, Sorcellerie, Monde virtuels et parallèles