2017 - COLOSSAL

de Nacho Vigalondo (USA)
avec Anne Hathaway; Jason Sudeikis, Dan Stevens, Austin Stowell, Tim Blake Nelson, Hannah Cheramy, Nathan Ellison

A  tout juste 40 ans, l'espagnol Nacho Vigalondo est devenu un spécialiste es scénarii « high concept » qu'il écrit et met en scène : la boucle temporelle cruelle de Timecrimes, le chassé-croisé amoureux sur fond d'invasion alien dans Extratrerrestre, le thriller 2.0 via webcam avec Open Windows, autant de tentatives (plus ou moins réussies) de renouveler des genres balisés. Colossal ne déroge pas à la règle, proposant la collision improbable entre la comédie romantique la plus américaine et la science-fiction à l'asiatique. L'introduction voit Anne Hathaway plonger dans la dépression, plaquée par son petit ami (Dan Stevens, vu notamment dans l'excellent The Guest) qui ne supporte plus l'alcoolisme mondain avancé de la belle et son laxisme absolu. L'éconduite décide de retourner panser ses plaies dans la maison familiale désertée, au fin fond d'une petite ville campagnarde. L'occasion de renouer avec un ami d'enfance perdu de vue (Jason Sudeikis) qui pourrait bien lui redonner foi en la vie...

Ce point de départ des plus classiques est traité avec rigueur et humour, dans une atmosphère automnale du plus bel effet, jouant à fond du charme de ses protagonistes. Vigalondo sème sans attendre le trouble dans ce tableau pittoresque, un monstre mystérieux se livrant soudain à des attaques répétées sur Séoul. Ceux qui auront eu la chance de ne pas tomber sur les trailers du film apprécieront les indices progressifs menant à une révélation (rapide) totalement inattendue : les exactions de cet effrayant géant sont intimement liées aux émotions de l'héroïne. L'idée d'enchevêtrer désordres psychologiques à échelle humaine et destructions massives titanesques aux enjeux planétaires se révèle fort pertinente et décalée dans la première partie du film, le réalisateur prenant un malin plaisir à faire voler en éclats les clichés habituels à la Bridget Jones : Hathaway couche sans ambages avec un jeune autochtone azimuté, son ex s'avère être imbuvable, et l'amour de jeunesse potentiel dévoile une personnalité incontrôlable et perverse. Personnalité qui devient subtilement le pivot de l'histoire, Sudeikis muant de gendre idéal à bourreau culpabilisateur qui influe de plus en plus dangereusement sur le cours des événements. La théorie du battement d'ailes du papillon poussée à son extrémité, la vie de milliers de gens à l'autre bout de la planète se joue dans un jardin d'enfants entre deux adultes en pleine séance de psychanalyse tordue. 

Son trépidant postulat bien installé et l'empathie du spectateur acquise, Vigalondo pourrait élever son métrage d'un cran en analysant en profondeur les traumatismes de ses personnages, critiquer l'actualité en direct non-stop, la fuite en avant d'une génération de grands enfants en perdition qui se noient dans les mirages de l'alcool, ou les clivages d'une Amérique urbaine condescendante face à des ruraux envieux. Las, l'espagnol choisit des voies plus discutables et moins intellectuelles pour dénouer les fils de l'intrigue, sautant d'une variation grinçante des Nuits avec mon ennemi sauce Godzilla à une immaturité propre aux films de super-héros si chers à la production Hollywoodienne actuelle. Les réactions des antagonistes deviennent par trop exagérées et peu crédibles (la séquence des feux d'artifice dans le bar), l'explication très Incassable du phénomène tombe à plat, et le rythme jusque-là soutenu et riche en surprises sombre lentement dans la redite.

Cependant les craintes générées par ce décrochage fanboy s'estompent face à la puissance émotionnelle de l'épilogue, voyant Hathaway enfin prendre son destin en mains et retourner brillamment la situation. Ses fêlures élucidées, elle cesse d'être spectatrice de sa propre déchéance et de se complaire dans un égoïsme rassurant pour se préoccuper de son prochain, et régler du même coup ses comptes avec son passé. Cet instant tétanisant où la force du passage à l'âge adulte (et au renoncement douloureux à l'enfance) se traduit par une colère monstrueuse mais nécessaire, ce cri désespéré d'une femme obligée de mesurer des centaines de mètres pour être entendue et respectée par des hommes manipulateurs, avant de s'effondrer dans une amorce de confession déchirante quand elle recouvre ses esprits, tout ceci confère aux derniers instants de Colossal une âme précieuse et un cœur gros comme ça, qui font vite oublier les concessions jeunistes et les errances scénaristiques. En chaque être humain sommeillent un gamin apeuré et un colosse aux pieds d'argile, libre à chacun de trouver l'équilibre salvateur entre les deux qui mènera sur le chemin de la plénitude. 

Julien Cassarino